Artículo publicado en el periódico francés Le Monde.
Fuyant la guerre au Sri Lanka, des civils tamouls se réfugient dans le sud de l'Inde.
Fuir le Sri Lanka. Cet exil, Thiyagu en a rêvé de longues années. La vie était devenue impossible dans son village de Vavuniya, dans le nord tamoul de l'ex-île de Ceylan, théâtre de sanglants combats entre l'armée de Colombo et les forces séparatistes des Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE), qui ont perdu, dimanche 25 janvier, leur dernier bastion de Mullaitivu. "Nous voulons juste vivre en paix", souffle-t-il, le visage harassé de fatigue mais soulagé. Son rêve est devenu réalité.
Thiyagu et cinq membres de sa famille viennent de gagner l'Inde, laissant derrière eux une île saignée : 70 000 morts en un quart de siècle d'insurrection de la minorité tamoule pour arracher à la majorité cinghalaise un Etat indépendant dans ses bastions de l'est et du nord de l'île.
Au petit matin, la pauvre embarcation de Thiyagu s'est échouée sur le sable de Rameshwaran, la presqu'île du sud de l'Etat indien du Tamil Nadu qui, de son doigt pointé, frôle le Sri Lanka. Ils auront mis une petite journée pour franchir les 32 km du détroit de Palk qui sépare les deux pays. Mais il leur aura fallu une semaine de patience et de ruse, cachés dans des temples hindous et nourris par les villageois, à scruter les flots du détroit, repérer la brèche dans les incessantes patrouilles des garde-côtes sri-lankais.
L'Inde, enfin. La pointe tamoule du triangle indien, surtout. Front haut et moustache dure, jupette verte nouée à la taille, Thiyagu est assis sur une chaise en plastique du commissariat de police de Rameshwaran. Les cellules sont vides, et la peinture bleu pastel est délavée. Thiyagu témoigne de son Sri Lanka natal : "Notre village est contrôlé par l'armée. Les militaires surveillent étroitement les mouvements de la population. On ne quitte quasiment plus nos maisons. On ne peut même pas sortir chercher du travail. Et quand l'armée repère des adolescents se déplaçant à l'extérieur, ils sont brutalisés, certains torturés."
La guerre civile au Sri Lanka se devine au-delà du détroit, au bout de cette mare d'eau sans profondeur, constellée d'îlots de sable. Depuis la reprise, en 2006, des affrontements entre les Tigres et l'armée sri-lankaise, le flot de réfugiés tamouls est ininterrompu.
Ces dernières semaines, la déroute militaire des séparatistes dans le nord du Sri Lanka, face à des soldats de Colombo remobilisés, a rendu la situation encore plus critique. "Des milliers de candidats au départ attendent le moment propice, le long de la côte septentrionale de l'île", dit un policier local. En deux ans et demi, près de 23 000 Tamouls du Sri Lanka ont franchi le détroit de Palk. L'Etat indien du Tamil Nadu les accueille au sein d'une centaine de camps, dont celui de Mandapan, à l'entrée de Rameshwaran, est le plus peuplé (7 000 personnes). Les conditions d'hébergement y sont aussi précaires que laxistes, les pensionnaires étant autorisés à sortir chercher du travail.
Mais pour la petite minorité de réfugiés - autour d'une centaine d'individus - identifiés par les Indiens comme affiliés aux Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE), le redoutable mouvement séparatiste, le régime est de type carcéral. Les activistes de l'organisation, considérée comme "terroriste" par New Delhi, sont confinés dans deux camps spéciaux à proximité de Chennai, le chef-lieu du Tamil Nadu. L'assassinat, en 1991, de l'ancien premier ministre Rajiv Gandhi par une combattante du LTTE a vacciné le gouvernement indien contre toute naïveté. L'heure où le Tamil Nadu hébergeait, au tournant des années 1970 et 1980, des camps d'entraînement de guérilleros tamouls est révolue.
SOLIDARITÉ ETHNIQUE
Tigres ou pas, Rameshwaran compatit à l'infortune des Tamouls du Sri Lanka en vertu d'une solidarité ethnique bien réelle. "Nous sommes tous tamouls. Ici, les gens éprouvent de la sympathie pour nos frères du Sri Lanka qui luttent pour leurs droits", dit Antony Raj, le président de l'association locale des pêcheurs.
L'affection n'exclut toutefois pas le malaise. Les habitants éprouvent parfois de l'agacement face à ces réfugiés qui louent leurs bras pour des peccadilles, infligeant une rude concurrence sur le marché du travail. Et puis, il y a la pêche rendue périlleuse par cette maudite guerre. Craignant les infiltrations, la marine du Sri Lanka tire sur toute embarcation s'aventurant en ses eaux territoriales, plus poissonneuses que les abords du Tamil Nadu. En moyenne, cinq pêcheurs tamouls indiens sont tués chaque année. Rameshwaran n'échappe pas à la terrible tempête qui gronde au-delà du détroit de Palk.
Frédéric Bobin
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